Mongolie 2011, le récit

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UB

15 Juin 2011 23h30

« Hier, Sashka est venue me chercher à l’aéroport, c’est son beau frère en uniforme militaire qui nous conduit jusqu’à chez elle. Première expérience de la conduite mongole ; ça craint mais c’est moins dangereux que d’être piéton. Sashka habite dans un bâtiment délabré (pas plus que les autres) de l’aire soviétique mais l’intérieur est très chaleureux… »

Je consacre mon premier jour en Mongolie à une visite de sa capitale qui compte 1,3 million d’habitants (la moitié de la population totale, pour un pays qui fait trois fois la superficie de la France). Routes défoncées, bâtiments en piteux états et baraquements de tôle en plein centre ville. Seuls quelques bâtiments modernes, buildings de verre, contrastent avec le ton de base. Peut-être faut-il attendre l’hiver pour que la ville dévoile tout son charme lorsque par -40 °C celle-ci se voit recouverte par une fumée épaisse et nauséabonde provenant de la combustion des bouses de yak utilisées pour le chauffage. Malgré tout il fait bon s’y promener (en été en tout cas), l’ambiance est décontractée et il y a tout de même quelques jolis temples bouddhistes ainsi que la grande place de Sükhbaatar où trône Chinggis Khaan.

Je suis hébergé par Sashka, une amie de Selenge (ma prof de mongol). Elles ont fait des études de musique ensemble. Elle joue du Shudraga, une sorte de luth dont la caisse de résonance est recouverte d’une peau de serpent tendue et dont le long manche comporte trois cordes alors que Selenge fait du Yoochin, version mongole du tympanon. Sashka parle français puisqu’elle a habité plusieurs années à Genève et elle sera d’une aide précieuse à mon arrivée.

16 Juin 2011 14h45

Départ 9h30 pour aller acheter mon billet de bus du lendemain pour Kharkhorin. Il faut déjà trouver la station située à quelques kilomètres à l’ouest de la ville. Le Lonely Planet indique qu’il faut prendre le bus 2 mais après avoir demandé à deux personnes je découvre que tous s’y rendent. Je monte dans le premier accompagné d’une mongole qui gentiment demande à la contrôleuse de m’indiquer lorsque je devrai descendre. Une fois descendu, un autre mongol me prend en charge pour me mener jusqu’au guichet, incroyable! La salle est bondée de monde mais pas un touriste, je me sens quelque peu observé. Après une vingtaine de minutes, je commande mon billet dans un mongol approximatif mais sans aucun problème. Je fais tomber mes lunettes sans m’en rendre compte; une fille les ramasse et me les rend. Dire que je faisais gaffe de rein me faire voler…

Au retour je fais l’expérience de la hargne des contrôleuses de bus qui repousse furieusement les SDF pour les empêcher d’entrer.”

J’ai décidé de sortir d’Ulaan-Baatar en bus pour me rendre à Kharkhorin. L’ancienne capitale du temps de Gengis Khan se trouve à 360 kilomètres plus à l’ouest et sera un point de départ parfait pour le reste du voyage. Le bus ne mettra que six heures car une grande partie du trajet se fait sur l’asphalte, rare dans ce pays dont le réseau routier ne dépasse pas  2000 km. Je n’en reverrai plus avant mon retour à Ulaan-Baatar (“UB” pour les intimes).

Kharkhorin

17 Juin 2014 22h30

Le voyage s’est bien déroulé. La grand-mère, petite-fille sur les genoux, qui était assise à côté de moi a laissé sa place à la mère avant le départ et c’est donc en leur compagnie que je fis le trajet. J’essaie d’engager la conversation mais la mère est plutôt taciturne ou alors juste très fatiguée. La voilà d’ailleurs qui s’endort sur mon épaule. A leur réveil, la mère met tout naturellement la petite sur mes genoux…”

La descente du bus apporte les premiers doutes. Même si Kharkhorin n’est pas bien grand/grande (ville ou village, difficile à dire), la steppe s’étend de tous côtés, les distances sont immenses et tout semblait plus facile vu depuis la carte. En plus le soleil commence à se coucher. Un peu déçu je finis par rejoindre une ger-house (guest house à la mongol), moi qui me voyait déjà parti sac au dos à travers la steppe. Je partage ma ger avec Valdek, un polonais qui rentre sur UB après avoir passé un mois dans l’ouest du pays. Pour l’anecdote: il réussit à trouver un couch-surfeur à Khovd pour se loger et l’emmener en moto dans les montagnes où il campa pendant une semaine. Comme il lui reste encore quelques jours avant son vol de retour, il me propose de faire un trek à cheval. Nos hôtes nous trouvent un guide et des chevaux pour le lendemain et après une matinée de préparation je lance enfin mon cheval au galop dans la steppe…

Le soir nous logeons dans une famille nomade un peu à l’écart dans les montagnes; c’est l’occasion de mettre en pratique mon mongol. Les quelques mots que j’articule suffisent à faire leur effet, les visages s’illuminent. Comprendre ce qu’ils me disent en retour est une autre histoire mais à répéter, mimer et gesticuler on en arrive toujours à notre fin. Pendant tout mon voyage les conversations prendront leur temps. Le temps de sortir mon phrase book pour relire mes notes, le temps qu’ils s’y plongent eux à la recherche d’un mot, le temps qu’il me réexplique et le temps de tout reprendre depuis le début pour voir si l’on comprend la même chose la deuxième fois. Ainsi pas besoin d’avoir beaucoup à se dire pour discuter une soirée entière.

Nous passons la nuit dans la ger familiale, les deux fils partagent le lit de gauche et les parents celui de droite. Egi, notre guide, Valdek et moi dormons parterre sur des nattes. Le chien à l’entrée aboie comme… comme un chien, tient. Il semblerait qu’ici ils adoptent une technique de garde inversée; c’est en se taisant qu’ils indiquent le danger. Voilà sans doute pourquoi nous laissons la porte grande ouverte; pour être sûr d’entendre au cas où cela se produirait.

Tsetserleg

Assis au bord de la route à l’extérieur de la ville, je bouquine tranquillement me levant lorsqu’une voiture approche. Ici on ne lève pas le pouce, on agite plutôt le bras et il n’y a pas mille occasions de le faire; une voiture toutes les dix minutes en moyenne, ça laisse quand même de l’espoir. Un camion finit par s’arrêter mais il ne se rend qu’une dizaine de kilomètres plus loin, pas grave, c’est toujours bon à prendre et ça fera office d’échauffement. Il me dépose au milieu de nul part (en Mongolie l’expression prend vraiment tout son sens), je me retrouve alors dans la même situation qu’il y a une demi-heure. Une petite camionnette freine à ma hauteur, la fenêtre s’ouvre sur deux jeunes qui me demandent où je me rends. “Tsetsersleg”. Il acquiesce et me fait signe de monter. Nous échangeons quelques mots mais la conversation ne va pas bien loin. Après quelques heures ils s’embourbent dans une flaque de boue et le conducteur ne trouve rien de mieux à faire que de mettre les gaz et d’insister. Cette fois nous sommes définitivement coincés. Bravo. Heureusement les parents suivaient et ils nous tirent de ce mauvais pas. A destination, les deux jeunes se tournent vers moi et me demandent de payer pour le trajet. Plus déçu que surpris- j’étais prévenu que le concept d’auto-stop n’existait pas vraiment en Mongolie et que bien souvent les conducteurs demandaient une participation- je marchande mon trajet et après s’être mis d’accord sur un prix, je quitte mes chauffeurs;  finalement de tout le voyage ça sera la seule fois qu’on me demandera de payer.

Tsetserleg, capitale de l’Arkhangaï; une petite ville au pied de montagnes faisant un peu penser au Jura. La plupart des habitations consistent en un périmètre délimité par des palissades de bois protégeant des petites maison de béton dont les toits de tôle alternent entre bleu, vert, rouge et brun.

Je sors de la ville à pied en direction des montagnes à la recherche d’un endroit pour poser ma tente. Une heure de marche me suffira pour trouver un coin tranquille. Je sors la boîte de conserve transformée en réchaud que Valdek m’a donné. Cela m’évitera d’utiliser du gaz en je suis impatient de voir son efficacité. Même avec la petit averse j’arrive finalement à cuire mes pâtes. Ma première nuit sous tente se passe à merveille. Quelque chose s’agite dehors, je sors la tête de la tente: fausse alerte, ce ne sont que des chevaux qui broutent paisiblement.

23 juin 9h44

Hier je me suis mis en route pour la Tamir Gol, la rivière qui coule au sud de Tsetserleg,…, Ils m’accueillirent à bras ouverts et m’offrirent du thé au lait ainsi que du lait de chèvre chaud”

Cette scène se répétera à chaque fois que je franchirai le seuil d’une ger. La place de l’invité se trouve sur la gauche en entrant et il y a toujours du thé prêt à être servi. Cuit sur le poêle central qui sert aussi de chauffage, il est servi salé avec du lait et des petits beignets. Quelques fois on a aussi le droit à une délicieuse crème sucrée pour accompagner les beignets ou alors du riz au lait.

Mes hôtes sont deux grands-parents qui ont la charge de leurs trois petits-enfants pour l’été. Ils vivent de leur bétail, chèvres et moutons et n’ont qu’un vieux cheval. Des chiens sont attachés aux arbres des alentours dont les aboiements ne laissent aucun malentendu: ils sont là pour éloigner les loups, pas pour les caresses. Le seul qui ne soit pas attaché est d’un poil plus commode mais lorsqu’il s’approche les crocs bien en évidence couplés à des grognements agressifs, je ne me sens pas vraiment à l’aise. Normalement il suffit de se baisser et de ramasser un caillou, rien que le geste les fait fuir. Mais je ne vais tout de même pas caillasser le chien de mes hôtes? C’est finalement le plus jeune des garçons qui me montrera la voie en lui jetant la première pierre. “Que celui qui n’a jamais péché…” En parlant de pêche; sitôt sorti de la ger, Daavabayr me tire jusqu’à la rivière et me dit de capturer des sauterelles puis sort du fil de nylon et un hameçon de sa poche. Nous y plantons notre butin cliquetant en guise d’appât. Les poissons ne semblent pas apprécier et aucun ne mordra à l’hameçon, même plus en amont rien à faire. La petite sœur nous suit dans nos péripéties, avec ses bas et ses petites chaussures il faut la porter à chaque fois que l’on traverse la rivière à gué. Le grand frère, lui, doit rester avec son grand-père pour s’occuper du bétail. Le soir il me montre comment rentrer chèvres et moutons dans l’enclos puis séparer les chevreaux et les agneaux du troupeau pour la traite. Commence alors un Pacman version nature: dans l’enclos, au milieu d’une masse laineuse, il faut récolter tous les petits en évitant le bélier qui rôde.

Le repas du soir se compose d’un bouillon de pâte maison avec un peu de viande bouillie que l’on retrouve généralement le lendemain pour le déjeuner. Avec tout ce bétail on pourrait penser que la viande constitue une grande partie de leur alimentation mais ils n’ abattent que rarement une bête car cela coûte cher, ils en ont trop besoin pour le lait et la laine. Après le repas, je leur souhaite une bonne nuit et m’apprête à rejoindre ma tente mais Daavabayr me rattrape et m’explique qu’il aimerait bien aussi dormir dans la tente… Il insiste et je suis obligé de céder. A cet âge au moins ça ne ronfle pas encore.

Чай уу! Чай уу!” Du thé, du thé!”’

Dans les gers- comme dans un certain pays- le temps semble s’être arrêté à l’heure du thé. Mais ici il y toujours de la place pour le voyageur et les hôtes sont parfaitement sain d’esprit.

Je pensais partir dès le lendemain mais je resterai finalement un jour de plus tellement je suis bien accueilli. Le matin de mon départ la grand-mère m’avait préparé un petit sac avec des provisions. Du fromage qui sèche sur les toits, pratique car il se garde longtemps et de l’airag, du lait de jument fermenté. J’ai eu plusieurs occasions d’en boire depuis le début du voyage et je commence à trouver ça vraiment bon. Je ne me rappelle plus si c’était à cette occasion ou par la suite mais n’ayant point de bouteille vide, une dame avait ramassé la première bouteille plastique qu’elle trouva par terre avant de lécher goulûment le goulot pour le nettoyer! Puis elle y versa l’airag et me la tendît avec un grand sourire tout en précisant qu’il faudra la déboucher pendant le nuit pour laisser le gaz s’échapper. Précaution que j’eus le malheur d’oublier une fois et dans ce cas pas de choix: il faut descendre le contenu d’un trait rapide ou le voir s’envoler dans un geyser blanc.

Tariat & Terkhin Tsaagan Nur

24 juin 21h30

Je n’ai dû attendre que trente minutes pour qu’un camion suivit de sa remorque s’arrête. Ils sont quatre dans la cabine qui me font signe de monter. L’attelage peine à atteindre les 30 km/h dans les montées et voilà déjà la première déviation sur une des pistes terreuses qui bordent la route en construction. Un 4×4 surgit en face obligeant notre conducteur à s’arrêter pour le laisser passer, en pleine montée! Évidemment impossible de redémarrer, nous sommes trop chargés. Lâcher du leste, l’auto-stoppeur par exemple? Trop léger pour faire la différence, on l’épargne et préfère retrousser ses manches pour se sortir du pétrin…”

Ils commencent par caler les roues de la remorque avec de grosses pierres et désengagent le timon puis y attachent une grosse corde en guise d’attelage. Ainsi le camion pourra prendre de l’élan au démarrage. C’est parti, il accélère, la corde se tend violemment et… la remorque se déplace de quelques mètres mais déjà le camion s’arrête sous le poids de l’effort. Ils se précipitent alors pour décaler les pierres afin de ne pas perdre ces précieux mètres gagnés. Après avoir répété l’opération une dizaine de fois le camion passe enfin la butte et nous voilà sortis d’affaire. Pas grâce à moi, sous leur encouragement je me suis contenté de jouer au journaliste-photographe; il leur fallait quelqu’un pour raconter cet exploit. Avec quatre ans de retard voilà qui est fait. A l’heure de l’information en temps réel je ne ferai qu’un piètre reporter, je le concède.

Il nous faudra huit heures pour faire les 150 km entre Tsetserleg et Tariat au bord du Terkhin Tsaagan Nur, le lac blanc. De nombreuses haltes bienvenues pour se dégourdir les jambes autour d’un ovoo (avec deux “o” je précise), prendre des photos ou casser la croûte, et d’autres imprévues lorsqu’un d’eux descend une clé plate à la main et réapparaît dix minutes plus tard de sous l’engin ou encore quand il s’agit d’aider un autre véhicule en détresse. Eux ne sont pas au bout de leur peine car ils se rendent sur un chantier à l’autre bout du pays, mais on finit toujours par arriver du moment qu’on roule assez longtemps.

Je ne passerai pas la nuit sous tente mais dans une chambre de classe d’anglais aménagée en guest house à l’occasion où je m’arrangerai avec la tenante pour trouver un guide et partir quelques jours à cheval. Le lendemain, je me promène dans les collines des alentours et atterris en début de soirée chez une famille sur les bords du lac. Quatre générations réunies dans la même ger. Une des enfants, la plus âgée, connaît quelques mots d’anglais qu’elle m’énumère sous les yeux remplis de fierté du papa. Le temps de sortir les photos de famille et quelques cartes postales que j’ai emporté avec moi pour garnir les discussions et déjà il est l’heure d’aller se coucher.

26 juin, 18h00

Ce soir nous avons posé nos tentes en hauteur avec vue sur le lac,…”

Les chevaux fatigués broutent à l’écart et Summa est occupé à scruter l’horizon avec des jumelles. La journée est passée tranquillement au rythme de nos montures bercées par les chants de mon guide. Chez nous les gens chantent sous douche, en Mongolie on chante sur son cheval et Summa ne fait pas exception. Je passerai trois jours avec lui et au fil des discussions, alors lorsqu’il m’explique qu’il a une moto, je lui demande s’il pourra m’amener plus au nord à l’entrée de la vallée qui mène à Jargalant et Shine Ider en direction de Mörön, chef-lieu de l’aimag de Khövsgöl et dernière étape avant le lac du même nom. Il accepte et nous concluons que nous partirons le lendemain de notre retour à Tariat. Le chemin passe par les collines environnantes avant de rejoindre les bords du lac et ses nuées de moustiques trop occupés par les troupeaux de yaks pour être une menace.

29 juin, 19h00

Je m’arrête finalement aux premières gers où deux enfant m’invitent à une partie de basket improbable au plein milieu des montagnes mongoles!”

Summa est venu me chercher à la guest house le matin, la moto peine sous notre poids à la montée et il nous faut descendre à plusieurs reprises pour passer les nombreux cours d’eau qui se jettent dans le lac. Heureusement à cette période de l’année la région est plutôt sèche et nous nous en sortons avec un seul pied mouillé sur quatre. Arrivés à un petit col, la voie est bloquée par un gros 4×4 arrêté au plein milieu de la route: ce sont des touristes mongols qui font une petite pause pique-nique. Summa gare la moto et nous nous joignons à la collation.

Une heure de moto plus tard nous voilà enfin arrivés à destination et c’est la que nos routes se séparent. Je fais mes adieux à Summa et le remercie pour son aide, me voilà à nouveau  seul. Je sors les vieilles cartes russes achetées à UB pour m’assurer une dernière fois de ma position avant de m’engager dans la vallée, il suffit de suivre la rivière impossible de se tromper et je suis sûr de croiser des gers à un moment ou un autre. De temps à autre passe un minibus mongol ballotté dans tous les sens par l’irrégularité du terrain ou alors un motard, selle tapissée comme il se doit, qui me demande si je veux monter. Je lui explique que je préfère marcher et il secoue la tête consterné par une telle explication: Marcher? Pourquoi marcher? Pas étonnant, quand on vous dit qu’un Mongol prend son cheval même pour aller pisser.

En début de soirée je croise les première gers, je n’ai même pas le temps de m’approcher plus que deux enfants à cheval arrivent à ma rencontre. Après une brève présentation, ils me demandent si je sais jouer au basket. Oui, pourquoi? Maintenant? Où ça? Alors il me font monter sur le cheval et m’amènent à leur ger où il y a effectivement un panier de basket, trônant au milieu de vallée. La partie est un peu inégale car ils font tous une tête de moins mais pour compenser eux ont l’habitude de dribbler sur la terre. Nous nous arrêtons pour le repas préparé par la petite sœur. Les parents sont partis pour deux semaines à UB et c’est donc à elle de s’occuper de tout. Elle doit avoir à peine douze ans mais cela ne semble lui poser aucun problème. Le soir je suis invité par les hommes d’une autre famille pour boire de la vodka. Le verre circule et on boit chacun son tour mais il a à peine le temps de faire le tour complet que les enfants débarquent dans la ger et me font signe de venir voir. Dehors, consterné, je découvre ma tente mise à terre par des chèvres un peu trop curieuses. Deux d’entre elles se trouvent encore dessus, l’air satisfait de leur exploit. La toile n’a rien eu mais un des arceaux a cédé. Il fait déjà nuit alors j’improvise une attelle avec ficelles et bouts de bois pour la nuit. Seulement, une fois dans la tente, les chèvres recommencent à s’approcher doucement, les deux mêmes en tête avec les moutons qui suivent à quelques mètres. J’ai beau les faire fuir elles reviennent à chaque fois. Il faudra que les enfants emmènent le troupeau plus loin pour que je puisse enfin m’endormir sans crainte de me faire piétiner par de vicieuses chèvres. Le danger n’est jamais là où on l’attend et ce n’est pas le Lonely Planet qui mettrait les voyageurs en garde!

De Jargalant à Mörön

1er Juillet, 18h30

Ce matin nous sommes passés par Jargalant avant de rendre visite à une autre partie de la famille. Ils habitent au fond d’une vallée. Nous arrivons en milieu d’après-midi et je repars aussitôt à moto, à travers les montagnes, pour Shine Ider où je vais passer la nuit. Demain j’essaierai d’atteindre Mörön.”

Au petit matin je commence à sentir des douleurs au ventre, je croyais avoir fait le plus dur après deux semaines mais finalement je ne vais pas y couper. Je laisse mes hôtes à leur sommeil et me mets en route en espérant que ça ira mieux. La marche devient de plus en plus pénible et j’enchaîne les pauses à l’ombre jusqu’à ce que dans l’après-midi j’aperçoive un homme s’approcher à l’horizon dont les vêtements et la barbe blanche n’ont rien de mongol. Hi, where are you from? Me lance-t-il, une fois à portée de voix. J’ai à peine le temps de répondre qu’il s’exclame déjà en Züridütsch, ne pouvant cacher sa joie de rencontrer un compatriote dans un endroit aussi improbable. Et moi qui me disais la veille que ces montagnes ressemblaient fortement aux Préalpes suisses avec pour seule différence l’absence des Grüezi échangés entre randonneurs, incroyable! Vu mon état il ne pouvait tomber mieux, Peter. Il passe au Schriftdeutsch à ma demande de Romand indigne et m’explique qu’il est en visite chez la belle famille puis m’invite à les rejoindre vers les gers. Sa femme et son beau-frère parlent parfaitement allemand et me présentent au reste de la famille. Ils m’aident à réparer correctement ma tente. Je passerai la soirée à discuter avec Peter, parler allemand demande bien moins d’effort que le mongol. Il me raconte ses nombreux voyages au Tibet et Népal, l’Himalaya,les treks puis la Mongolie. A l’époque, le drapeau l’appelait et le seul moyen de lui échapper était de passer minimum six mois par année à l’étranger.

Épuisé par la journée et vidé par la maladie (littéralement), je retrouve tente et sac de couchage, content de pouvoir enfin m’allonger. Sauf que les chèvres n’en n’ont pas décidé ainsi, je les entends qui s’approchent lentement… Est-ce la fièvre qui me fait délirer, m’auraient-elles suivi jusque dans mes cauchemars? Mais lorsque que la toile se met à trembler, plus aucun doute n’est possible. Les yama-zilas sont de retour et je n’ai d’autre choix que de fuir en contrebas si je veux avoir une chance de dormir.

Peter me propose de me joindre à eux pour la journée. Ils vont visiter une autre partie de la famille dans une vallée parallèle. De là un des beaux-frères pourra me mener en moto jusqu’à Shine Ider. La famille a préparé des Khuushuur pour l’occasion. Ce sont de grands raviolis frits avec une farce à base de viande d’agneau, malheureusement je ne peux toujours rien avaler et me contenterai du thé.

Shine Ider, petit village aux allures de far-west avec ses baraquements de bois et ses allées de terre dont le vent remue la poussière. Tout est calme, un chien passe, quelques vieillards assis sur un banc sourient malicieusement au passage de l’étranger et en fond de toile la steppe qui s’étend à perte de vue. Je passerai la nuit dans une petite guest house et prendrai une jeep pour me rendre à Mörön le lendemain, il y en a qui partent chaque jour dans la matinée, me dit-on.

Lac Khövsgöl

3 Juillet

La jeep partira avec quatre heures de retard et il en faudra huit de plus pour atteindre Mörön. Quatre heures d’attente où l’on vous répète que le départ est pour dans dix minutes. De quoi perdre son sang froid, du moins quand on n’a pas l’habitude. La prochaine fois je serai prévenu; ce n’est pas qu’on se moque de vous, juste une autre manière de voir les choses. Faire le tour du village pour aller chercher tous le monde prendra une heure et nous quittons finalement Shine Ider à huit dans une jeep cinq places. Nous nous arrêterons prendre encore deux passagers supplémentaires ce qui porte le total à dix. Autant dire que lorsqu’on me dépose devant la ger house de Mörön, je suis content d’être arrivé. La nuit va être courte car demain je continue plus au nord vers le lac Khösgöl qui se trouve sous la frontière russe. Une fois de plus on me dit que personne ne s’arrêtera mais qu’il y a des bus qui font la liaison avec Khatgal. Fidèle à une théorie qui dit que le stop marche toujours pourvu qu’on attende assez longtemps, je me rends au point où convergent toutes les pistes qui sortent de la ville mais j’ai à peine le temps de poser mon sac à dos qu’un 4×4 s’arrête. C’est une famille d’UB en vacances , ils sont déjà quatre sur la banquette arrière mais se poussent pour me faire une place…

Khatgal sera le point le plus éloigné du voyage puisque le lendemain je repartirai sur UB. J’installe ma tente dans une clairière sur les hauteurs avec une vue magnifique sur le lac. La nuit est froide et il n’y a pas de ger où je puisse emprunter une couverture, vivement que le soleil se lève! En hiver le lac gèle et il y a encore quelques années de cela les camions passaient dessus pour faire la liaison avec la Russie. Mais après de nombreux accidents cette pratique fut interdite.

De Khatgal à UB

6 Juillet, 12h15

Voilà presque deux jours que je n’ai rien écrit faute de temps. J’ai finalement rejoint la colonie; trois bus pour les enfants, la jeep des responsables, l’ambulance et une remorque pour la cuisine.”

Il me faut maintenant rentrer à UB, j’ai une semaine devant moi ce qui devrait suffire ou plutôt devra suffire car l’avion n’attendra pas. La première étape sera de retourner à Mörön, puis j’improviserai. Le plus simple serait sans doute de prendre le grand axe qui passe par Bulgan et Erdenet. Alors que je redescends sur Khatgal une jeep noire, drapeau mongol au vent, freine à ma hauteur. La vitre teintée se baisse, trois hommes sont à bord le plus jeune s’adresse à moi dans un parfait anglais. Ils se rendent à Mörön et proposent de me prendre, la chance me sourit ce matin. Aussitôt installé sur la banquette de cuir il me tend une bière fraîche et m’explique qu’il a voyagé dans le monde entier en stop alors il est heureux de pouvoir s’arrêter à son tour; surtout qu’en Mongolie l’occasion ne se présente pas souvent. Amaï est en fait un peu le Nicolas Bouvier version guerrier mongol, son deuxième livre sortira la semaine prochaine et il revient d’un camp de vacances où il a partagé son expérience du voyage. Les deux autres hommes sont des moniteurs et ils me proposent de rejoindre le camp puisqu’ils rentrent eux aussi à UB. Ils sont partis plus tôt ce matin pour aller déposer Amaï à l’aérodrome de Mörön et y attendront les autres. J’accepte leur proposition même si je ne sais pas vraiment à quoi m’attendre, au pire je les quitterai en route.

Ils sont une soixantaine d’enfants âgés entre douze et seize et répartis dans trois bus. Par chance l’un d’eux parle l’anglais et est désigné comme traducteur. Le peu de mongol que je parle aurait été bien vite submergé par tout ses ados dont je suis  soudain devenu l’attraction principale. Nous roulons la grande partie de la journée avant de nous arrêter pour monter le camp, manger et faire une ou deux activités. Le premier soir les organisateurs décident qu’il fait trop froid pour dormir dehors et font remonter tout le monde dans les bus, direction l’école la plus proche. Il est minuit lorsque nous arrivons devant le vieux bâtiment scolaire sous l’œil d’un Lénine qui rappelle les années soviétiques. Et puisqu’il y a une salle de gym il serait dommage de ne pas en profiter. Nous commençons donc un tournoi de basket, au milieu de la nuit! Le matin, le réveil se fait en vitesse; en moins de quinze minutes les enfants sont prêts, l’organisation est militaire. Je passerai trois jours avec eux, trois jours inoubliables mais dont je sors exténué. J’ai encore de la peine à croire que je me suis retrouvé moniteur improvisé dans une colonie de vacances en Mongolie. Je leur demande de me déposer dans la ville minière d’Erdenet d’où je pourrai prendre un train de nuit pour UB.

7 Juillet 10h00

La décompression du retour, le sentiment d’avoir fait ce qu’on a voulu faire et vu ce qu’on voulait voir. Alors il ne reste plus qu’à rentrer.”

Erdenet ne présente à priori aucun intérêt mais mon guide mentionne tout de même le musée de la mine. J’ai toute la journée avant mon train du soir, je décide donc d’aller y jeter un œil. Mais impossible de le trouver, personne ne semble au courant de son existence. Je me met donc plutôt en route pour les collines environnantes qui peut-être m’offriront une vue d’ensemble de la ville. Même ici il y a des ossements éparpillés ça et là dans l’herbe rase. Feu chèvre ou feu mouton, difficile à dire, parfois il y juste une patte qui traîne comme si son propriétaire comptait venir la chercher plus tard. Mais laissons de coté ces détails macabres qui occupent mes pensées alors j’atteins le sommet de la colline. Le centre ville où s’élèvent en bloc des immeubles construits sous l’air soviétique contraste avec les petits baraquements barricadés qui s’amassent en bordure. Et au loin, la roche mise à nue de montagnes taillées en pièce signale l’emplacement des mines. De retour en ville je décide d’éclaircir le mystère du musée fantôme. Je me perds dans l’énorme bâtiment et tombe finalement sur une exposition de peinture. Sans trop d’espoir je questionne la gardienne qui, avec un grand sourire, m’indique de la suivre sans que je puisse m’assurer d’avoir été bien compris. Aurais-je découvert une piste? Elle m’emmène dans un dédale de couloir et nous finissons par déboucher dans un bureau. A l’aide d’une des nombreuses clés de son trousseau elle ouvre un tiroir où se trouve une autre clé qu’elle saisit l’air satisfaite et nous repartons aussitôt dans la direction opposée. Elle s’arrête devant une porte, la clé s’enfonce parfaitement dans la serrure, entre la première et allume les lumières. Me voilà enfin dans le “musée” de la mine qui consiste en une seule et unique pièce. La gardienne commence alors la visite, les quelques mots de mongol que je lui ai adressé semblent l’avoir convaincue que de ma parfaite maîtrise de la langue. Je suis flatté mais ne comprends absolument rien à ses explications, trop occupé à essayer de comprendre la logique dans tout ça; pourquoi faire un musée et le cacher? Je me demande combien de visiteurs viennent ici par année…

La journée passe vite et il est temps de se rendre à la gare. J’ai encore juste le temps de faire une partie de basket avec des jeunes avant de monter dans le train dont le cahot doux et régulier me bercera jusqu’à la capitale. Les paysages défilent par la fenêtre et déjà me donnent envie d’y retourner.

De retour à UB

10 juillet, 20h00

Demain soir je serai de retour en Suisse, difficile de se faire à l’idée. Ou alors est-ce l’inverse? Comment réaliser que je viens de passer un mois en Mongolie?”

Je retrouve Sashka et le soir nous allons à un concert de musique traditionnelle. Je profite de ces deux jours pour m’empiffrer de khushuurs et buuzs, tester la bière locale et acheter quelques souvenirs. On voit bien plus de touristes dans les rues qu’à mon arrivée. Il faut dire que je pars juste avant le Nadaam, la fête nationale mongole qui se déroule à UB les 11 et 12 juillet. Les trois sports nationaux que sont la course à cheval, le tir à l’arc et la lutte y sont représentés. Au moins, ça me donnera une excuse pour revenir…

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