Music Craft

«C’est une bonne situation ça, réparateur d’instruments de musique à vent en Afrique du Sud? »

Ma vieille Mazda de location file sur la route au milieu des champs et des pâturages. Le paysage est plutôt inhabituel pour la banlieue capetonienne et je commence à me demander si mon itinéraire est correct. Pourtant pas de doute possible Table Moutain et Lion’s Head se dressent devant moi, je suis dans la bonne direction; à Cape Town il n’y a pas meilleurs panneaux de signalisation. D’ailleurs les habitations commencent à réapparaître et le trafic se densifie. Les feux rouges, ou plutôt les « robots » comme on les appelle ici, sont les bienvenus, ils me permettent de profiter un peu de la vue ou de jeter encore œil à la carte. Je m’enfile finalement dans la petite rue qui, selon la carte, devrait être la bonne. Une borne bleue décorée d’une note de musique en mosaïque et un panneau « Music Craft, Réception » orné d’un saxophone me confirment que je suis arrivé à destination. Je suis la flèche qui indique la maison ombragée sur la gauche. Un petit sentier de graviers et de dalles entouré de végétation me mène jusqu’à la porte dont la grille de fer forgé représente une trompette, tout est fait pour vous mettre dans l’ambiance. Victor, le patron, m’accueille chaleureusement. Je l’avais contacté par mail avant de partir pour le prévenir de ma venue. Enthousiaste, il me fait visiter les lieux et me présente aux autres réparateurs. L’atelier se trouve derrière la maison, dans le garage qui a été agrandi au fil des années. Chacun a son établi, il y un espace pour le débosselage, un pour les soudures et une petite pièce avec aération a été aménagée pour le polissage. J’ai un peu la sensation d’être à la maison, avec tous ces outils familiers, ces vieux binious accrochés aux murs et ces coffres traînants à gauche et à droite. Barres de débosselage, mandrins en bois, lamelles de papier à cigarette et les lames de rasoirs éparpillées sur les établis parmi pinces canard et tires-ressorts, tout y est. Seule touche exotique, la couleur lilas de l’alcool à brûler à l’intérieur des petites lampes de verre que nous utilisons pour chauffer la colle. Nous regagnons la maison par le jardin ; la réception, le magasin et le bureau sont à l’intérieur. Le salon est utilisé pour accueillir les clients et leur permettre d’essayer les instruments. Il y a aussi une petite cuisine pour faire le café si nécessaire, l’ambiance est très décontractée. « Nous avons la maison depuis seulement une année. Au tout début tout se passait dans le garage-atelier, puis nous avons transféré le bureau et le magasin dans le deuxième garage et enfin dans la maison.», m’explique Victor. Puis, autour d’un café, il me raconte ses débuts : «Un jour mon saxo est tombé. Je me suis mis en quête d’un réparateur, on n’avait pas Google à l’époque. J’ai galéré mais j’ai fini par en trouver un et quand j’ai vu son atelier, j’ai su que c’était ça que je voulais faire. J’ai insisté pendant plusieurs mois pour qu’il me prenne comme apprenti, j’étais vraiment motivé, la première année j’ai fait que du polissage. Au niveau financier ça été dur : avant de commencer j’avais un boulot dans le marketing, je gagnais plutôt bien mais pas question de porter la cravate et je n’allais pas pouvoir y échapper encore longtemps. Je me suis retrouvé avec un salaire de 150 Rands par semaine alors je me suis mis à faire du saxo dans les rues pour combler les fins de mois.» En l’entendant on aurait pu croire que c’est son histoire que les Ogres content lorsqu’ils chantent dans la Rue du temps : « Et moi qui rentre dans mes cauchemars, qui me vois plus tard en costard…, Dans cette rue ou déjà tout petiot je soufflais comme un malade dans mon saxo. »

On passe l’après midi à discuter et finalement il me propose de revenir quand je le souhaite pour voir comment ils travaillent et prendre des photos. Je pourrai aussi utiliser le matériel dont j’ai besoin pour réparer les instruments de l’école de musique d’Athlone et il me déniche un Naked Lady à réviser si je le souhaite. Cela s’avéra être un excellent moyen d’intégrer l’équipe et de ne pas juste rester les bras croisés à les regarder bosser entre deux photos ou questions. Le matin, quand j’arrive à l’atelier, tous sont déjà là : Lucky, Richards, Dalton et les deux apprentis Siyabonga et Njabulo. Ils sont Zoulous et viennent d’un village près de Bergville dans le KwaZulu-Natal, à l’autre bout du pays. La province du KwaZulu-Natal est connue pour la beauté de ses paysages et ses montagnes, les plus hautes d’Afrique après le Kilimandjaro. Leur village se trouve justement au pied de ces dernières, juste à côté de la frontière avec le Lesotho. Pendant l’année ils habitent dans les Cape Flats et ils retournent voir leur famille uniquement le temps des vacances, c’est qu’il leur faut environ 20 heures de bus pour rentrer. Comme m’explique Siyabonga, les Zoulous sont l’ethnie la plus représentée en Afrique du Sud. Mais ils sont peu nombreux dans la région du Cap où il y a surtout des Afrikaners, les descendant des colons, et des Xhosas, la seconde ethnie africaine. Leur langue maternelle est l’isizulu très proche de l’isixhosa et ils utilisent aussi les « clicks », les coups de langues contre le palais pour certaines prononciations. Si cela donne tout son charme à la langue, c’est aussi un véritable casse-tête pour l’apprendre car évidemment il n’y a pas qu’un seul « click », ça serait beaucoup trop simple, mais trois types de « click » différents : langue en avant du palais, au milieu et à l’arrière. En pleine démonstration, Siyabonga se met à rire et m’explique qu’il imite un Soutou essayant de prononcer un mot zoulou qui nécessite un click arrière alors qu’ils n’ont que le click avant dans leur langue. Je souris à la démonstration mais évidement j’ai de la peine à me rendre compte. Dans l’atelier ça parle isizoulou, donc, mais la radio est en isixhosa car ils ne captent pas les fréquences zouloues et de temps à autre ils utilisent l’anglais. Dès les premiers jours Siyabonga m’apprend quelques mots, histoire que je puisse au moins les saluer dans leur langue. Dorénavant le matin ça sera : « Sanibonani, kunjani ?». Une de mes premières questions a évidemment été de savoir comment, alors qu’ils viennent de l’autre bout du pays et qu’ils ne sont pas musiciens, comment ont-ils bien pu atterrir ici ? Cela remonte au tout début de Music Craft et même un peu avant, à la fin des années 80. Victor travaillait alors pour une grande chaîne de magasins de musique appelée Orchestral Band Supplies avec quatre succursales à Cape Town. Le travail affluait et on demande à Victor d’engager quelqu’un pour l’aider. C’est là qu’il tombe sur Charles Ndlovu, un jeune zoulou à la recherche de travail. Dans un premier temps Victor l’engage pour le polissage et le nettoyage des instruments mais Charles s’avère être un artisan hors pair et il apprend rapidement toutes les ficelles du métier. Lorsque la chaîne fait faillite en 1991, Victor s’installe à son compte et garde Charles comme employé, pour finalement fonder Music Craft, deux ans plus tard. L’atelier rencontre un succès immédiat et ils ont besoin de renfort, Charles propose alors d’engager des gens de son village natal. C’est ainsi qu’au fil des ans, Lucky, Richards, Dalton et Siyabonga vont rejoindre l’équipe. Aujourd’hui Charles est malheureusement décédé mais son fils, Njabulo, a commencé son apprentissage l’année passée.

Mes journées à Music Craft sont plutôt tranquilles. Je me pointe vers 10 heures pour éviter le rush matinal des pendulaires, je salue tout le monde et je commence à travailler sur le saxophone que Victor m’a trouvé. Absorbés par le travail, les discussions mettent un peu de temps à démarrer. Je parle surtout avec Siyabonga dont l’établi se trouve juste à côté du mien. On a exactement le même âge, le même métier, à l’atelier on reproduit les mêmes gestes et l’univers nous est familier. Puis il se met à me raconter son enfance, sa vie entre Khayelitsha et le KwaZulu-Natal ; difficile de réaliser à quel point, en dehors de cet atelier, nos deux réalités sont différentes. De temps à autre je fais une pause pour prendre des photos, Dalton me montre comment ils ressortent les bosses sur les instruments et Charles redresse un bocal de saxophone. Lucky, lui, est occupé avec des clarinettes. Dans le jardin, petite touche surréaliste, des instruments sèchent au soleil, étendus sur des buissons. Ils viennent aussi voir comment je travaille et sont curieux à la vue des mes outils qui diffèrent parfois des leurs. L’après-midi ça discute beaucoup, les sujets semblent parfois sérieux mais le plus souvent les conversations se terminent en éclats de rire. Et même si je n’y comprends absolument rien, leur bonne humeur est contagieuse. Je leur montre aussi des photos de L’Atelier Paul Devins. Ils rigolent lorsqu’ ils voient la vitrine, sans aucun barreau, et le vieux saxophone comme enseigne. Pas étonnant quand on sait qu’ici une fenêtre sans barreaux ça n’existe pas et que les lignes téléphoniques sont vandalisées pour récupérer pour le cuivre. Le soir je reste généralement un peu plus longtemps et j’en profite pour discuter avec Victor qui peut m’en dire un peu plus sur la situation du métier dans le pays. Il a la chance de ne pas avoir de vraie concurrence ici à Cape Town et d’avoir la fanfare militaire d’Afrique du Sud, parmi sa clientèle. « Avec les années et la fin de l’apartheid les écoles de musiques se sont développées et le nombre de musiciens a explosé. Ce ne n’est pas comparable avec l’époque où j’ai commencé mon apprentissage », m’explique Victor. De plus, après l’apartheid, les sanctions économiques imposées par les autres pays sont tombées facilitant l’importation des pièces et des instruments; même si l’Afrique Sud reste très éloignée des principaux exportateurs que sont l’Europe, les Etats-Unis et le Japon. Être isolé à ce point cela vous oblige à vous intéresser à ce qui se passe en dehors et Victor s’est déjà rendu deux fois à Francfort pour la grande messe annuel des instruments à vent. Je ne savais pas vraiment à quoi m’attendre en arrivant ici et je dois dire que je suis très impressionné. J’apprécie l’ambiance des lieux et le rapport aux clients qui ressemblent beaucoup à l’Atelier à Lausanne.

Les semaines passent et un vendredi je demande à Siyabonga s’il veut bien m’emmener à Khayelitsha après le boulot, il trouve l’idée un peu bizarre dans un premier tant puis finalement se réjouit de pouvoir me montrer où il habite. J’y resterai finalement tout le week-end pour les festivités de fin d’année, tellement j’y serai bien accueilli. Leur maison se contente de quatre murs, d’une tôle en guise de toit et de quelques parois pour organiser l’espace mais jamais à Cape Town je n’aurai vu autant de vie qu’ici. Cette vie qui semble parfois avoir fui les quartiers résidentiels ne laissant que des fantômes cloîtrés derrière leurs barricades et qui déserte les rues du centre ville lorsque la nuit tombe car plus personne n’ose les emprunter. Lorsque j’arrive le braai (barbecue) est déjà en route et Siyabonga est entrain de préparer la viande. Njabulo me montre comment préparer le paap , sorte de polenta blanche que l’on mange avec les main en l’écrasant dans son poing pour en faire une masse compacte. Lorsque la nuit tombe, les flammes crépitent encore dans les demi-bidons servant de barbecue. A l’intérieur la musique traditionnelle zouloue résonne et les hommes se mettent à danser. En rythme ils soulèvent leur jambe et frappent violemment le sol. Les spectateurs, en rond autour du danseur frappent dans leurs mains et lancent des « Aïi » à chaque fois que son pied touche le sol. Siyabonga m’explique en rigolant que c’est important de s’entraîner sinon lorsqu’il retourne chez eux ils ne savent plus danser. L’ambiance est festive et très loin de l’image que les gens donnent des Cape flats. On s’y sent parfaitement en sécurité et incroyablement bien accueilli. Et pourquoi en serait-il autrement ?

La semaine suivante on fêtera les 20 ans de Music Craft avec toute l’équipe avant qu’ils ne partent pour le KZN le temps des vacances. Cela signifie aussi pour moi la fin du voyage et je tiens à conclure par des remerciements à tout Music Craft : à Victor pour m’avoir ouvert les portes et accueilli dans son atelier et bien sûr à Siyabonga, Njabulo, Lucky, Richards et Dalton pour tout le reste.

http://www.musicraft.co.za/

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